samedi 31 mai 2014

San Isidro - Corrida inattendue de El Montecillo

Miguel Abellán face à Camarito

6 toros de El Montecillo pour Miguel Abellán, Paco Ureña et Joselito Adame. Pas franchement bandant sur le papier. Même que, sur la foi du cartel, les plus optimistes étaient en droit de se dire que le pire de la San Isidro, c'était peut-être pour ce soir...
C'était sans compter sur le fait que les toros sont imprévisibles et que le lot allait sortir robuste, manso mais assez encasté, mobile, compliqué. Sous cette affiche à deux balles se cachaient 6 toros décidés à en découdre (surtout les 3 premiers, pas du genre à laisser traîner leurs oreilles partout) et trois hommes (pas du genre de ceux d'hier, même si un seul d'entre eux a été à la hauteur). 
Pas la "grande corrida du siècle" mais une course pendant laquelle on a tout le temps eu les yeux occupés.

Le toro le plus passionnant de la tarde fut pour moi le troisième dont le genio n'a pas forcément été très apprécié puisqu'il a été le seul sifflé à l'arrastre. Après deux premiers tiers somme toute très anodins, le bicho va se ficher au centre alors que Joselito Adame avait, lui, décidé de débuter la faena aux planches. Ce premier désaccord (pas le dernier) s'est immédiatement soldé par un désarmé (suerte très en vogue tout au long de la soirée). Pendant les 10 minutes qui ont suivi, les choses vont se dérouler exactement comme le toro l'a décidé et où il l'a décidé. Il meurt bouche fermée,  trois fois troué par l'épée du petit mexicain. On venait de voir un fameux toro, très exigeant, face à un torero complètement débordé qui ne trouvera jamais non plus le bon sitio face au 6ème qui paraissait cependant présenter moins de difficultés.

Paco Ureña a manqué de recours face au très compliqué deuxième et ne réussira jamais à vraiment passer la barre face à son second qu'il a le mérite de rester tuer alors qu'il vient de subir une cornada terrible.

Miguel Abellán a été le seul à réussir à faire face à cette adversité d'un autre temps. Au premier (qu'il accueille avec une générosité de novillero), il
s'engage fiévreusement. Il s'agit d'une faena prenante, rustique, où l'homme devient magnifique dans l'art de frôler la tragédie et se hisse à la hauteur du difficile et dangereux premier... au prix d'une cogida impressionnante. Le vaillant ne cesse pas de s'exposer pour autant et signe une extraordinaire série à gauche. Il va chercher l'épée quand le toro raccourcit sa charge. Et là, on peut vraiment dire qu'il "perd l'oreille avec les aciers". Il en gagne  toutefois une en ressortant de l'infirmerie. Rien ne l'y obligeait et, compte tenu de la nature des opposants du jour, on aurait pu comprendre qu'il leur préfère la compagnie des infirmières. On n'a pas retrouvé à son second l'oasis de valeureux engagement qui avait été la marque de fabrique de son premier combat mais le simple fait d'être revenu était très méritoire. Le palco n'a pas eu besoin d'énormément d'encouragements pour sortir le mouchoir. Et c'est très bien ainsi.

Zanzibar

vendredi 30 mai 2014

San Isidro - Grande supercherie de El Pilar

A d'autres !

Cartel de la collection printemps-été 2014.
6 lamentables rebuts de El Pilar atteints de crétinisme catatonique (allant du freluquet au grassouillet, un peu moins offensifs que les méduses de Biscarosse) pour Castella, Manzanares et Talavante.  

Les cuadrillas pourtant aguerries des 3 piétons ont fait pitié pendant 2 heures mais pas autant que les titubants toros qui se sont pris un nombre effrayant de coups de capote inutiles et quantité de piques plus baroques les unes que les autres. 

Sauf à considérer le sorteo qui lui a attribué un adversaire invalide et un autre souffreteux, Castella est celui qui s'en sort le moins mal. Il s'applique à toréer à mi-hauteur son second, lui épargnant ainsi trop de chutes malencontreuses. Je suppose que c'est ce qu'il pouvait faire de mieux avec ce type d'engin. Au premier, manso de catégorie, il profite brièvement du moral de la bête (qui vient un tout petit peu compenser son infirmité) mais prolongera le supplice bien trop longtemps avant que la faena ne finisse en bouillie (en même temps, essayer de péguer 80 passes supplémentaires à un toro que les peones avaient préalablement eu du mal à relever en le tirant par la queue, c'était pas très astucieux). Le franç
ais prend quelques libertés avec l'orthodoxie au moment de mettre l'épée. Bajonazo retiré dans la foulée suivi d'une entière trasera.

Manzanares écope d'abord d'un adversaire mou du genou, inconsistant, très distrait et parfaitement décasté, qu'il laisse bloquer une éternité aux planches par le cheval que le toro a attaqué au sortir du toril sans que personne s'en préoccupe. Le toro fuyant rend le deuxième tiers très laborieux et la faena, impressionnante de vacuité, relève de la plaisanterie pour se terminer à l'écurie. Au 5, qui sera le seul à bousculer un peu le cheval mais sans classe, j'ai la confirmation de ce qui aurait pu passer pour une déduction hâtive si je l'avais dit plus tôt : Manzanares est un poseur doublé d'un paresseux. Il est au toreo ce que le nain de jardin est à la statuaire grecque. Ni plus, ni moins.

Talavante torée en premier lieu un avorton à l'équilibre précaire. Rien à dire sauf que l'homme fait preuve de lucidité en allant chercher l'épée très rapidement. Talavante a eu beau réceptionner le 6ème en gagnant du terrain, brinder au public et retourner sa montera du bon côté, lier quelques passes avec une grande économie de mouvement, et avoir de nouveau la clairvoyance de ne pas faire trop durer son vacillant adversaire, il a heureusement merdouillé à l'épée. C'est une veine car sinon, nous aurions dû manger une oreille au goût bien amer.

Entre la déficience de présentation et l'impotence des toros, entre les lidias rachitiques et les faenas atrophiées de toute profondeur, le public voit son aficion tellement amaigrie que c'est à peine s'il lui reste un peu de peur au creux du ventre quand le toro est en piste.
Hier soir à Las Ventas, ce n'était pas de la tauromachie, c'était de la tiers-tauromachie.
C'est sûr qu'à force, on finira prêt à avaler n'importe quoi, pourvu que ça nourrisse un peu nos souvenirs... 

Zanzibar

San Isidro - Pantalonnade de Baltasar Ibán

6 toros de Baltasar Ibán presque tous décastés (dont 4 ont été plus ou moins vigoureusement applaudis à l'arrastre) pour Robleño, Bolivar et Luque.
Je suppose que l'origine de cet enthousiasme du public pour ces toros en toc est venue du fait que les 3 matadors ont dans l'ensemble joué le jeu de la distance au cheval et que les 2ème, 4ème et 6ème ont galopé avec une certaine alegria vers le piquero. Cette attention portée aux mises en suerte est suffisamment rare ici pour être soulignée mais du galop à la bravoure il y a une distance qu'aucun des toros d'hier n'a vraiment franchie.

L'horrible premier fait illusion à son entrée mais ira a menos dans la muleta de Robleño qui a parfois du talent à revendre mais aujourd'hui pas grand-chose à donner. La bête s'éteint avant même d'avoir reçu deux pinchazos pas en place et une entière de traviole. Le quatrième, également mal tué, n'a valu d'être vu que pour les 2 paires de banderilles posées par Angel Otero.

Luis Bolivar soigne le premier tiers et le deuxième toro du lot soulève le cheval avant d'y retourner allègrement une seconde fois. Le problème, c'est qu'il a pris la puya la plus mal placée de la terre et que le piquero s'en est donné à cœur joie pour le maltraiter. Avec la muleta, Bolivar mange son pain blanc et profite de la belle charge du toro à droite. En revanche, il ne règlera jamais le problème des coups de tête donnés à gauche (il essaie un peu pourtant mais je crois qu'il ne sait plus comment il faut faire, depuis le temps...). Il reprend la droite mais le toro commence à se rebiffer et finira avec tous les défauts possibles. Que ce soit à cause de la pique ubuesque ou de la muleta impuissante, le résultat est là, criant, ce toro sûrement brave va a menos. Le 5ème du lot est complètement déglingué du point de vue moteur et aussi aboulique que son matador. Epée tombée (maladie endémique qui sévit dans la région depuis une semaine).

La météo a eu la bienveillance de se mêler de la partie sinon, je n'aurais vraiment rien eu à dire ni de Daniel Luque, ni du 3ème. Là, au moins, je peux écrire que ce qu'il est d'usage d'appeler "combat" s'est déroulé sous la pluie. Au 6ème, nous nous sommes tout autant ennuyés. Mais sous le soleil.

A la sortie, les abonnés du 7 font les yeux doux à P. pour qu'il leur dégotte des places pour aller voir José Tomás à Grenade.

Zanzibar 

mercredi 28 mai 2014

San Isidro - Novillada de Guadaira et Montealto

Manuscrit de "Madrid" - Camilo José Cela - 1966

Le prestige de Madrid a peut-être pris du plomb dans l'aile mais je persiste à croire que Madrid est Madrid et qu'il est bon d'y épater les anciens (même s'ils n'ont pas de compte twitter) quand on est ganadero et quand on est novillero. Hier soir, les zincs à la propreté douteuse de Bocangel et Pedro Heredia accueillaient aimablement les coudes de ces vieux abonnés mais aucun ne parlait de la novillada. C'est comme ça. Il y a des courses dont on ne parle pas à la sortie, ni en bien, ni en mal. C'est qu'elles ne sont assez mauvaises pour avoir envie de se révolter, ni assez bonnes pour avoir envie de se la remémorer.

Des 3 Guadaira (dotés de petites têtes et vraiment très laid le 3ème) et des 3 Montealto (mieux présentés), on peut retenir le compliqué premier, le relativement encasté et querencioso 4ème. Fades et nobles les 2ème et 6ème. Insipides le 3 et le 5. Tous insignifiants au cheval. 

Román a fait montre de vaillance (et d'encore plus de carences) à son exigeant premier qu'il se renvoyait sans cesse dessus. Faena trop désordonnée et pas assez poderosa pour ce toro rétif. Le gamin finit par mordre la poussière. Un sale moment à passer. Silence douloureux mais pas humiliant. Il avait mis du coeur. Le quatrième est sûrement celui du lot qui avait le plus de choses à raconter. De nouveau Román m'étonne : il essaie mais parait comme démuni techniquement (je m'attendais à l'inverse). Le compagnie de cette muleta qui n'arrive pas à assumer ses décisions ni à terminer ses passes finit par exaspérer le novillo qui ne tarde pas à prendre le dessus. J'espère que la sérieuse cuadrilla du futur matador saura lui dire qu'il est passé à côté d'un bon toro de 3ème tiers. A Madrid, ça n'se fait pas. Silence, écrasant cette fois-ci.

Posada de Maravillas est à mon humble avis un novillero très modeste que le public a trop tôt débarrassé de cette noble vertu. Résultat : il use du capote en esthète puis s'efface devant l'ombre de la bête en ponctuant toutes ses séries de gestes explicatifs destinés au public allant du "Vous n'avez encore rien vu !" au "C'est pas moi, c'est la faute du toro !". Aussi classe qu'un automobiliste parisien dans les embouteillages et aussi ennuyeux que possible. Bajonazo et silence. Il ondule de nouveau autour du 6ème, sans plus de bagage qu'à son premier, triste parodie de lui-même. Silence.

A son premier adversaire, Gonzalo Caballero tire une vraie passe pour 15 fausses et réussit à faire applaudir à l'arrastre un manso, noble mais sans classe. De la graine de figura ! Il a le desplante sobre, manie avec une science éprouvée le pico, mais sait se placer. De la graine de figura vous dis-je ! Demain, quand il sera figura donc, entre le chèque et l'engagement, je crains que son cœur ne balance pas longtemps. Salut au tiers après une épée bien envoyée. Je ne peux rien avancer en ce qui concerne son second combat pour cause de retrouvailles inopinées avec un vieil ami. Je peux toutefois affirmer que notre conversation n'a pas été interrompue par le moindre "olé" (ni par le moindre sifflet d'ailleurs). Silence, donc.

Avec D., on a eu tout loisir de tomber d'accord sur le fait que le monde était bien petit, on a regardé le dernier Montealto d'un oeil distrait, et on est allé boire des coups du côté des rues de Bocangel et Pedro Heredia, accoudés à des zincs à la propreté douteuse. On n'a pas parlé de la course. Il n'y avait pas grand-chose à en dire, si ce n'est que Madrid n'est plus Madrid...

Zanzibar

samedi 24 mai 2014

Pesetas

Trois mille vingt cinq pesetas

A quelques jours du départ, tout était minutieusement envisagé : la météo, le parcours, les étapes, l'hébergement, l'angoissante récupération des billets, mais dans l'immédiat, il fallait acheter des pesetas.
Ce n'était pas une mince affaire :
- Combien on en prend ?
- Où les achète-t-on ?
Il y avait les tenants de La Poste, souvent très compétitive, suivie de près par le Crédit Agricole, et parfois quelques établissements bancaires plus modestes mais à ne pas négliger. Parfois même il fallait "commander" à l'avance les pesetas !

Puis, les entrées... et là, ce pouvait être périlleux et angoissant, suivant l'endroit.
Très périlleux même quand le fournisseur de billets était l'ami d'une connaissance vivant sur place ou pas trop loin...

Mais les  étapes importantes étaient :
  • Le départ très tôt, à la fraiche, avec un ciel limpide qui annonçait un jour tout bleu et tout chaud.
  • Là dans la voiture au moment de mettre le contact on faisait une check-list professionnelle : "tout le monde a ses papiers ? ses pesetas ?" ...Ok, on démarre.
  • Le passage de la frontière où on pouvait se voir infliger un contrôle d'identité par la Guardia Civil, changement de pays, de coutumes, exotisme !
  • Le premier bocadillito au jambon et son verre de rouge : absolument divin, le meilleur jambon du monde comme disait Hemingway à chaque fois qu'il mangeait du jambon.
  • La petite sieste dans la petite chambre à l'ombre dans ce petit hôtel bon marché avec la présence rassurante des entradas sur la table de nuit.
Alors, ayant vaincu les obstacles, allongés sur le lit qui grince, et assurés d'être assis dans les gradins à 18h, nous savourions ce fond sonore des rues d'Espagne qui montait de la rue. Vers 17h, après un bref assoupissement, ce serait la douche et la sortie sur le trottoir surchauffé. Rendez-vous au bar Fulano, mise en condition psychologique, concentration, vérification de la présence du billet dans la poche arrière du pantalon ou dans celle de la chemisette... sur le cœur. 
Inévitablement, il yen avait alors un qui se faisait peur : "Merde... Mais où j'ai mis mon billet ?"
On retrouvait le billet et, remplis d'espérance, nous franchissions avec religion le seuil de la plaza.

El Ubano

mercredi 21 mai 2014

Quand la corne épargne...


Mariano Rivera

30 janvier 1955

Tout le monde sait l’histoire de l’écrivain belmontiste, Ramon del Valle Inclan, qui dit un jour à son ami torero : « Juanito, il ne te reste plus qu’à mourir dans l’arène ». Ce à quoi, Belmonte aurait laconiquement répondu : « On fera ce qu’on pourra Don Ramon. »

Inexplicablement, les toros épargneront Belmonte et le matador finira par défier la mort au revolver puisque les cornes n’y avaient pas suffi.

Mariano Rivera, fameux banderillero qui a sévi en Espagne pendant quelques 25 années avant que la guerre civile ne le renvoie dans son Mexique natal, lui, est bel et bien mort dans l’arène. L’évènement ne lui confèrera pas le statut de demi-dieu qu'il aurait conféré à l’illustre sévillan. Il est vrai que la mort du subalterne ne doit rien aux toros...

Ça se passait un dimanche, le 30 janvier 1955 exactement, à la Monumental de Mexico.
Au cartel : 6 toros de Jesús Cabrera pour Guillermo Carvajal qui confirme son alternative, Alfonso Ramírez "El Calesero" (parrain), et l'espagnol Emilio Ortuño "Jumillano" (témoin).
Ce jour-là, le banderillero officiait dans la cuadrilla du matador espagnol. Après la mort du cinquième toro, ce dernier promène un cartilage très fêté. Mariano l'accompagne, puis s'écroule.

Mort en faisant la vuelta. Crise cardiaque.

Zanzibar 

Sur la photo : Mariano Rivera, dans le patio des cuadrillas, quelques minutes avant de faire son dernier paseo.

"Es Mariano Rivera un fino y excelente banderillero y un buen peón de brega. La disciplina y sobriedad en la brega que caracterizó la brega que caracterizó la cuadrilla mejicana con la que vino a España parece que infundió carácter a su toreo. Ha llenado siempre su puesto con eficacia y con honor..." 

José María de Cossío. Los Toros, tratado técnico e histórico, Vol. III.

dimanche 18 mai 2014

Court et droit

Gravure de Lake Price


« J'ai pris note de ce que Votre Seigneurie m'apprend au sujet de Montès ; je me réjouirais de son complet rétablissement et de ce que leurs Majestés et Infants favorisent sa carrière. S'il se présente à votre Seigneurie, vous pourrez lui dire qu'il ne recommence à toréer que totalement guéri ; et qu'il se souvienne, au sujet de la mort des taureaux, de ce que je lui dis avant qu'il ne parte d'ici, pour éviter de porter des estocades défectueuses. En s'élançant sur les taureaux de près et en droite ligne, ce n'est qu'accidentellement qu'il logera l'épée de travers.»

Pedro Romero (1754-1839) 
Extrait de ses Lettres au Comte de la Estrella, en parlant de son élève Francisco Montes alias « Paquiro ». 

El Ubano

vendredi 16 mai 2014

"artpress2" et les coups de cœur de l'UBTF

Depuis hier matin, au Mans, ville précisément localisée 48.000 48° 0'N | 0.200 0° 12'E, perdue dans l'intaurine Sarthe, trône en tête de gondole chez mon marchand de journaux un magazine exclusivement dédié à la tauromachie (y compris les pages de pub).
La mise en vente des cent seize pages en quadrichromie qui constituent l'ensemble du dernier numéro du trimestriel "artpress2" était prévue de longue date. Jacques Henric rappelle dans son éditorial la genèse du projet : il a voulu faire la nique aux anti-tout, aux tristes gargamels de l'humanité, aux empêcheurs de vivre et autres empêcheurs de lire. Du coup, le comité de rédaction artpress a proposé à Jacques Durand fraîchement remercié de Libération de diriger la réalisation de ce numéro intitulé "L'art de la tauromachie".

Sans doute aurait-on pu plus justement titrer "La tauromachie dans l'art", mais l'objectif n'est pas ici de dégoiser sur la manière dont chacun de nous aime à considérer la corrida. L'important, c'est que n'importe quel aficionado de Longwy, n'importe quel voyageur errant en transit à la gare de Gare de Moûtiers - Salins - Brides-les-Bains, n'importe quel nordiste va pouvoir, moyennant pas tout à fait 10€, (re)découvrir la tauromachie vue par Picasso, Sollers, Leiris (avec la reproduction d'une épatante lettre manuscrite), Caubère, Jean Laurent, Clergue, Espla, Di Rosa, Israel Galvan, Jacques Durand of course, et tous les autres.

Je n'ai pas encore tout lu et ne me suis pas forcément enflammée pour tout ce que j'ai lu, mais j'ai adoré acheter ce magazine.
Au moment où j'allais lui régler mon dû, la vendeuse a interpelé sa collègue d'un jovial : "Tiens t'as vu, c'est un taureau en couverture. Non mais regarde, t'as vu, il est gros !" Et puis elle m'a souri. Elle ne m'en voulait pas de m'adonner à ce genre hobby pourtant bien peu prisé, voire sacrément méprisé, dans ma froide et pluvieuse contrée. Je lui ai souri en retour. Je trouvai formidable qu'elle s'émeuve du "gros" toro et non de l'homme apparaissant à son côté.

Zanzibar

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De son côté l'UBTF, qui ne manque pas de rappeler que "sa tâche n'est pas de promouvoir toute la production imprimée taurine", se fait un plaisir de nous signaler quelques nouveautés littéraires d'un intérêt évident : 
  • Les actes du colloque "Le Taureau et l'homme - L'homme et le toro dans le cinéma" qui s'est déroulé en décembre 2010 à l'Institut Jean-Vigo
  • "Comportement du taureau de combat" de Antonio Purroy (traduit par Monsieur Marc Roumengo)
  • "Introduction à la corrida" de JYB (coup de pouce à un jeune auteur/photographe auto-édité)

mercredi 14 mai 2014

Les vides juridiques du règlement taurin

Avec quelle facilité les toreros se jettent dans certaines failles et pas du tout dans certaines autres !
C’est la lecture du passionnant « Blessures et mort des taureaux de combat » de Marc Roumengou qui m’a amenée à faire ce constat.

Concernant l’habit de lumières, on y lit que, s’agissant des toreros, ceux-ci sont « vêtus de ce que nous Français appelons le costume de ‘’lumières’’ ; cette pratique vestimentaire ne relève, en Espagne et en France, que du respect d’une tradition et non des règlements correspondants qui sont tous deux muets sur ce point. Il en va différemment au Portugal ».

Or, les écarts en la matière sont pour le moins minimes. Hormis les corridas goyesques, les corridas picassiennes, et Morante, les audaces vestimentaires sont rares et le port de chaussettes blanches mérite à lui seul un tiers de reseña quand le phénomène se produit.

Concernant le tercio de varas, Roumengou nous rappelle que dans sa Tauromaquia de 1796, Pepe Hillo indique que « le picador se place dans l’alignement du taureau ; lorsque celui-ci arrive à sa portée, il lui met la pique dans le cerviguillo et simultanément, il fait pivoter son cheval vers la gauche ; prenant appui sur le taureau, il le rejette par devant sa monture ou bien sur une ligne qui lui soit parallèle ».

Il poursuit en déclinant chronologiquement l’évolution de la règlementation du tiers de pique, lui-même déclinant, inexorablement.
A partir du 14 février 1880 (et jusqu’à nos jours), le règlement taurin espagnol oblige toujours le piquero à citer et piquer face au toro. En revanche, il est de plus en plus nébuleux quant à l’endroit où il convient de piquer. Jugez-en plutôt !
Le règlement (espagnol) du 28 février 1917 dispose que « ces artistes à cheval piqueront […] à l’endroit que l’art exige, c’est à dire dans le morrillo ».
Le règlement (espagnol) du 12 juillet 1930 menace de punir le piquero qui « déchire la peau du taureau, le pique dans la tête, ou fait quelque autre chose impropre à un bon combattant ». 
Romengou ajoute que le règlement de 1962 « se limite à prévoir une sanction contre le picador qui délibérément pique à nouveau à l’endroit d’un coup de pique antérieur, mais seulement dans le cas où celui-là était situé dans les parties basses ou dans le bras ! »  

Messieurs les toreros, en tant que fille ayant un certain goût pour les toros et bien consciente au demeurant des brèches ouvertes par un règlement dont je ne doute pas que vous appréciez la permissivité, je verrai d’un assez bon œil que vous vous laissiez aller à plus de créativité en ce qui concerne la confection de vos atours (le mauvais goût pourra toujours vous être pardonné) mais que vous fassiez preuve de nettement moins d’inventivité quant à l’endroit où vous placez les piques / où vous exigez que les piques soient placées (rayez la mention inutile selon que vous êtes subalterne ou patron).

Zanzibar

dimanche 11 mai 2014

Jour de toros

Paseo

Souviens-toi...

Il fut un temps où une course de taureaux représentait un évènement attendu, longtemps savouré. Nous rentrions très tôt dans ce moment particulier avec la même impatience qu'un enfant copte attendant noël dans la banlieue de Bagdad. 
Avant le jour de la course, nous ressentions le besoin impérieux d'obtenir des informations. On les trouvait dans deux ou trois cafés de la ville, à La Peña, autour de la mairie, ou dans le quotidien incontournable alors. Nous supputions avec fébrilité, et manœuvrions plus ou moins habilement pour voir ou simplement apercevoir les toros aux corrales. Mais, adolescents, nous étions vite repérés.
Nous surveillions aussi le ciel et les nuages avec appréhension, le spectre de l'annulation nous paraissait insupportable alors. Nous guettions les cuadrillas et les véhicules cossus exotiquement immatriculés à Huelva, Badajoz ou Valencia. Nous trainions vers le patio de caballos à l'affut d'une anecdote. Un banderillero cramé de soleil sortant de l'apartado nous paraissait comme un martien-gitan expulsé d'Andalousie.
Nous mettions en commun nos infos, nos convictions, nos espoirs et nos quelques francs en buvant des panachés et parfois même des sangrias glacées que préparait quelque aîné.
Il était difficilement concevable de se livrer à une activité sérieuse ou importante un jour de toros. Nous tuions le temps au chaud mais à l'ombre, sans rien faire de consistant, absorbés par la langueur, paresseux concentrés, accaparés par l'avenir quasi immédiat. 
Après la course et ce moment de dépression légère qu'accompagne la fin d'un rêve, nous retournions à la maison, nostalgiques, bavards, véhéments, avec ou sans tertulia.
Et pour que la magie dure un peu plus longtemps, on attendait que le lendemain, le chroniqueur-spécialiste  raconte avec beaucoup de style les moments épiques auxquels nous avions assistés : la reseña. On pouvait la lire et la relire, avant de la découper pour la ranger avec soin.
La multiplication des corridas et des commentaires qui l'accompagnent ont réduit la reseña à un machin surfait souvent improductif pour l'imaginaire, banal dans la plupart des cas. Trop de toros, trop d'infos, trop de "com", trop de pub, trop de chroniqueurs, trop d'images et donc... moins d'incertitudes, et donc moins d'illusions, moins de douce folie, et pour couronner le tout, ma chère, nous avons vieilli.

El Ubano

mercredi 7 mai 2014

Rabal après Juncal


Juncal a fait son tout premier paseo sur TVE, en 1984. Cinq ans plus tard, son père, le réalisateur Jaime de Armiñán, lui en fera faire quelques autres, toujours sur TVE. C’est comme ça qu’à partir de février 89, les espagnols découvrent les sept épisodes d’une série taurine au casting impressionnant : Paco Rabal, Rafael Álvarez "El Brujo", Fernando Fernán Gómez, Carmen de la Maza, Lola Flores, Luis Miguel Calvo (qui joue le rôle du fils du vieux matador et a parfois été annoncé dans les ruedos sous le nom de Juncal après la série), et tout un tas d'autres grands noms du cinéma espagnol.

José Miguel Arroyo Joselito’ dira de Juncal : « Pour moi, ça a été une grande découverte. Dans Juncal, j’ai retrouvé tout ce que vivait et ressentait un torero, car nous sommes comme ça : passionnés, polissons, artistes… Ici, tout est dit. Nous les toreros vivons par et pour le toreo, c’est pourquoi nous sommes mauvais gestionnaires, mauvais époux… Nous ne savons rien faire d’autre que toréer. J’ai pleuré en regardant Juncal ».

Mais point n’est besoin d’être torero pour apprécier Juncal. Dernièrement, un ami joueur de pelote et d'hamonium à ses heures perdues m’écrivait : « Le soir nous sommes engloutis par les aventures de notre désormais voisin, parent et ami andalou Juncal que nous considérions d'un œil goguenard au chapitre 1 mais qui nous a envoûté dès le chapitre 2 ».

Point n’est même besoin d’aimer beaucoup la corrida pour tomber sous le charme de la série (il suffit de ne pas y être hostile car elle y est bien présente et on n’y occulte pas particulièrement les tercios de varas). La puissance du sortilège tient incontestablement à la galerie de personnages savoureux au premier rang desquels on trouve José Álvarez Juncal, symbole intemporel de la picaresque espagnole littéralement et magistralement incarné par Don Francisco Rabal. 

Au sujet de cet osmose entre le personnage et son acteur, Fernando Fernán Gómez (merveilleux Padre Camprecios dans la série) aura cette réflexion : « On ne sait pas si le personnage imaginé par Jaime de Armiñán sort de la vie courante, quotidienne, ou s’il existe ou s’il a existé, si De Armiñán le connait ou l’a connu, ou s’il en a entendu parler, comment il put être différent de ce que nous avons vu dans la série du torero à la retraite ; comment l’authentique Juncal peut avoir l’expression du visage, les gestes, le regard, la voix qui ne soient ceux de Rabal. Il ne me vient pas à l’esprit de cas où l’adéquation est si forte entre comédien et personnage comme ce Francisco Juncal. »

Jaime de Armiñán raconte que Rabal est tellement devenu Juncal que lorsque l’acteur se rendait à Las Ventas, les banderilleros le saluaient d’un très professionnel « Buenos días, Maestro ». Pas parce qu'il était une figura du 7ème art, non. Parce qu'il avait été un grand torero, fauché en pleine gloire, et dont aujourd'hui encore les réparties résonnent dans les rues de Madrid et des pueblos andalous (pour se régaler, y'a qu'à cliquer !).

Juncal n’a jamais existé.
Mais Juncal, c’est Rabal.
Or Rabal a existé.
Donc Juncal a existé.
C'est l'évidence.

Zanzibar

dimanche 4 mai 2014

Juncal

José Álvarez "Juncal" et Vicente Ruiz "Búfalo"

 

 © Biblioteca Miguel de Cervantes 


La longue cicatrice qui creuse sa joue gauche, il la doit à Alcucillo, un toro noir de don Manuel Arranz, sorti à Salamanca en septembre 1944. Celle qu’il a sur le nez, c’est un mauvais souvenir d’un Concha y Sierra lidié à Zaragoza en octobre 49.

Après la terrible cornada que Lobero (encore un Concha y Sierra) lui a infligée, personne ne pensait plus le revoir faire un jour le paseo. Pourtant, il s’est représenté peu après à Algeciras. Ce fut sa dernière course. Un triomphe. Tout le monde croyait qu’il aguantait. En fait, il ne pouvait plus bouger... Sa prothèse l’avait lâché.

Avant d’avoir été le grand Juncal fauché en pleine gloire, José Álvarez a commencé en toréant dans des  villages comme Poto, Barba, Guinda, Macao ou Guasa. C’est là qu’il a rencontré Andrés Vásquez. Dans ces capeas dures, entre public impitoyable, toros de 12 ans, vaches déjà toréées, et compagnons d'infortune, il a fait ses premières armes. Il raconte que le pire, c’est que les vieux les obligeaient à boire, pour le plaisir de les voir tituber devant les bêtes. C’est comme ça qu’il a vu mourir Angel Guasa Vela, maletilla, « mort soûl et effrayé ».

Après avoir été le grand Juncal fauché en pleine gloire, il est devenu le vieux Juncal fauché tout court. Maestro fracassé, boiteux, toujours bien mis, coureur de jupons, sans cesse à court d’argent, trimballant dans les rues de Séville sa valise contenant son Cossío, sa gouaille, son orgueil déplacé, sa dignité un peu ridicule, ses mensonges éhontés, sa désinvolture arrogante, son culot, sa mauvaise foi, son humour, et sa joie de vivre. Juncal, qui « n’a jamais reculé ni devant un Miura ni devant une femme », qui cite Bombita et Lagartijo, qui prend la mouche quand on le compare à un artiste de cinéma, qui évoque avec nostalgie les Pinto Barreiros et les Coquillas, qui oblige les touristes japonais à se découvrir au nom de Juan Belmonte et qui estime en toute insolence que les pauvres manquent de philosophie, Juncal dis-je, se révèle être un homme profondément bon, attachant, et même honnête à sa manière. Une vraie canaille terriblement sentimentale.

Comme torero, je ne l'ai pas connu mais je l’imagine un peu comme L.F. Espla. Aimant les toros infiniment, très instruit de toutes les composantes de la chose taurine, capable d’une grande loyauté, d’avancer la jambe et de se jeter droit mais se laissant bien souvent aller aux plus grandes impostures qui soient. Avec le sourire, évidemment.

En fait, il parait bien étrange qu'un torero de Séville si séduisant n'ait pas sa statue autour de la Maestranza…

Zanzibar

jeudi 1 mai 2014

Rabal avant Juncal

Currito de la Cruz - 1964

Francisco Rabal a été vendeur ambulant dans son enfance. A 13 ans, il se fait embaucher à la Fabrique de Chocolat Gelabert et poursuit l’école en allant aux cours du soir d’un collège jésuite. A 16 ans, il devient électricien de plateau. Il voudrait bien devenir comédien mais n’arrive pas à dégotter le moindre rôle, même en tant que figurant. En 1946, alors qu’il travaille aux studios Chamartín, le réalisateur franquiste Rafael Gil lui demande un coup de main et, pour le remercier, lance de manière désinvolte à son assistant : « Le rôle, celui du paysan, on va le donner à Paco, avec sa tête de plouc… ». On en connait qui sont devenus des légendes avec moins que ça.

L’anecdote est mignonne mais fausse. Je veux dire que ça s'est peut-être passé ainsi mais Rabal n’avait pas du tout une tête de plouc : il avait une tête de jeune premier et l’allure d’un prince. Certains lui ont d’ailleurs mégoté une partie de son succès arguant que sa belle gueule en était à l’origine. Il lui aura fallu vieillir et subir un grave accident de voiture qui lui laissera une grande balafre au visage pour que, après enlaidissement, tout le monde s’accorde à saluer son talent.

Bien sûr, la période n’est pas idéale pour débuter dans le 7ème art. A quelques années de là, alors que l’Espagne est sclérosée et la culture censurée par le franquisme, Juan Antonio Bardem résume ainsi l’état du cinéma ibérique « Le cinéma espagnol actuel est : politiquement inefficace, socialement erroné, intellectuellement minuscule, esthétiquement nul et industriellement rachitique »

Avec Rafael Alberti dans l'atelier 

de Picasso pour ses 80 ans

Paco Rabal est fidèle et discret. Il n’a jamais renié ses amis (Bergamín, Garcia Lorca, Semprun, et bien d’autres…), ni ceux qui l’ont aidé quand bien même ils sont de l’autre bord, en commençant par Rafael Gil. Il est athée et communiste, ne s’est jamais dédit, mais ne le brandit pas non plus comme une bannière. Du coup, il apparait comme un bad boy très fréquentable aux yeux des bons franquistes qui ont l’impression de s’encanailler en le côtoyant. Toutefois, l’acteur signe de son vrai nom les manifestes dénonçant les excès du régime. Dans ses contrats, les producteurs, prudents, précisent que s’il est arrêté, ses émoluments seraient suspendus…

Rabal se comportait avec une immense toreria dans la vie et il a plus souvent qu’aucun autre été torero à l’écran. Il est le Aceituno de "Los Clarines del Miedo" de Antonio Román, le Juan Reyes de "A las Cinco de la Tarde" de Juan Antonio Bardem, il est le protagoniste du "Currito de la Cruz" de Gil et le Juan Carmona de "Sangre en el Ruedo" du même Gil. J’en  oublie sûrement…
Il a également été le Goya de Carlos Saura.
En revanche, on ne l’a pas vu dans "Rocco et ses Frères", ni dans "Sacco et Vanzetti", ni dans "Le Nom de la Rose" : pour diverses raisons, il a dû refuser.
Outre ceux déjà cités, ils sont nombreux ceux qui lui ont proposé de jouer face à leur caméra : Antonioni, Buñuel, Chabrol, Almodovar, Rivette, Friedkin, Torre Nilsson et j’en passe des dizaines (dont certains qu’il vaut mieux taire car il est aussi des productions dont on ne sort pas forcément grandi).
Mais le plus grand rôle de Rabal, c’est  Jaime de Armiñán qui le lui a offert en 1988.

On en reparlera.

Zanzibar

NB : Il n'y aurait pas eu de photos pour illustrer cet article (et il y aurait eu nettement moins d'informations) sans le livre d'entretiens de Manuel Rodríguez Blanco "Paco Rabal, un demi-siècle de présence"