vendredi 7 février 2014

Chaque année

Gravure de Lake Price


Autrefois, il y a longtemps, avant internet et le téléphone portable, il y a donc très longtemps... du temps de la revente et des pesetas, il nous arrivait des bruits du campo, chaque année.
Mieux que des bruits, des rumeurs exotiques.

Ceux qui avaient été choisir les toros, l’élite donc, lâchaient quelque mystérieuse confidence : il n’y avait plus d’herbe dans le campo, la sècheresse... terrible... les toros vont tomber, on n'y peut rien, c’est ainsi. 

Et effectivement ils tombaient. Parfois la pluie, les inondations, un froid sibérien, annonçaient le désastre dans le ruedo. Pas une année sans un drame météorologique. Mais au moins on était prévenus, chaque année,  faudrait pas gueuler : les toros allaient tomber, la faute à personne.

Puis vinrent : l’encéphalite spongiforme bovine, la langue bleue, les anti-taurins, José Tomas, la prise de Barcelone, la chute de Saint Sébastien, les nationalistes Bildu, le Partido Popular, les autonomistes catalans, l’OCT, Desgarbado, El Juli et enfin la crise.

Depuis ce déchainement d’évènements, depuis le web et le smartphone… les catastrophes ont disparu. Le soleil se lève moins sur l'Espagne et la pluie s'y  retient.

El Ubano

mardi 4 février 2014

Corridas d'enfants

" Habituellement, les grandes personnes n'intervenaient pas dans les préparatifs de ces corridas enfantines. La cuadrilla se formait plus ou moins vite, dans le feu de discussions auxquelles participaient seuls ceux qui devaient s'adonner au jeu.
Il faut bien reconnaître que le rôle du cheval n'avait rien de particulièrement glorieux. Mais il fallait bien un cheval pour supporter le poids du picador ! Celui-ci, prenant appui avec ses genoux sur les hanches de l'enfant-cheval, se tenant de la main à son épaule, devait provoquer le toro à l'aide d'un bâton allongé comme une pique. Or, sous peine de passer pour un manso, le toro n'avait d'autre ressource que de foncer - sinon l'enfant qui tenait le rôle du toro se fût senti déshonoré. Quand il chargeait de loin, cela devenait une vilaine affaire pour l'enfant-cheval, lequel s'exposait à encaisser un choc très violent. L'honneur de l'enfant-toro exigeait en effet qu'il culbutât cheval et picador, comme font les vrais toros dans l'arène.
L'imitation scrupuleuse de la corrida était poussée le plus loin possible. Il fallait un public, faisant cercle autour des jouteurs, un public dont l'élément féminin ne fût point absent - en l’occurrence, gamines à jupes courtes. Sur leur visage faussement ingénu, l'on discernait déjà les grimaces de la coquetterie. Elles suivaient les phases du jeu avec passion, prodigues de gestes (de réprobation ou d'encouragement) qui n'échappaient nullement aux toreros en herbe. Au contraire, ces gestes excitaient leur bravoure, et aussi leur instinct de faire du mal. On rencontrait jusqu'à des hommes adultes mêlés à cette jeunesse, approuvant ou désapprouvant ce qu'ils voyaient selon la réussite des enfants qui s'affrontaient, ne se privant pas de critiquer le toro lui-même, quand celui-ci manquait d'agressivité. "  

Antonio Diaz-Cañabate - Le monde magique des toreros - 1955

Los Olvidados - 1950 - Luis Buñuel


" Je m'amusais à toréer. Peu à peu, j'acquis même un certain prestige parmi les gaillards qui se réunissaient sous une arche du pont pour jouer au taureau. Je combattais tout ce qui se présentait : les chiens, les chaises, les voitures, les cyclistes. Je collais la demi-véronique aux angles des maisons, aux curés, à l'étoile du matin. Un après-midi où j'étais occupé à ces affaires, avec un ami qui chargeait avec beaucoup de conviction, quelques messieurs bien mis s'accoudèrent au parapet pour me regarder faire. L'un d'eux m'appela. J'accourus, fier comme un coq, ma casquette à la main.
« Dis-moi, petit, me demanda-t-il, où as-tu déjà toréé ?
- Nulle part, m'sieur ! »
Il  tira de la poche de son gilet une pièce de cinq pesetas, qu'il me tendit en disant :
« Tiens, c'est pour toi. Tu seras torero ! »
J'ai souvent repensé à ces cinq pesetas. J'aimerais bien savoir qui étais cet homme.
Ce premier argent gagné avec la cape consolida ma vocation de torero de salon. Je finis par devenir l'un des plus fameux combattants du quartier de Triana. Pourtant, il ne me serait jamais venu à l'esprit d'essayer avec un vrai taureau toutes les passes que je faisais aux gamins du coin. A vrai dire, je ne me croyais pas capable de me mettre devant un taureau. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à concevoir que je peux avoir cette audace. Chaque fois que je suis aux arènes comme simple spectateur, j'ai la profonde ceritude, quand le fauve surgit, que je ne serais pas capable de le combattre.
Or, si on réfléchit un peu, voilà bien longtemps que j'ai démontré que j'avais quelques dispositions pour la tauromachie. "

Manuel Chaves Nogales - Juan Belmonte, matador de taureaux - 1970

samedi 1 février 2014

Meurtre aux arènes

Vue d'une place préparée pour une Course de Taureaux en la ville de Cuenca au Pérou

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

"Le sieur Séniergues Chirurgien et Anatomiste nommé pour accompagner MM. de l'Académie des Sçiences envoyés sous l'équateur pour la mesure de la Terre fut percé de plusieurs blessures mortelles le 29 Aoust 1739 dans une émeute populaire excitée contre lui et contre les Académiciens."

Ils étaient partis sur ordre du Roi et sous l'autorité de M. de la Condamine afin de pratiquer des mesures de méridien et découvrir si la terre avait la forme d'un œuf d'autruche ou d'une citrouille ; sujet qui divisait cruellement la communauté scientifique française.
Que s'est-il passé vraiment dans les arènes de Cuenca ce 29 août 1739 ?
...Algo a voulu mener l'enquête.

Curieusement, La Condamine dans son journal* situe le drame le 28 août et indique que Séniergues est assis peinard dans les gradins quand soudain il est "affailli par la populace armée [...] ; nous vîmes prefqu'en même inftant Seniergues defcendre de la loge, faire face à cette multitude, la contenir ; puis être pourfuivi, enveloppé, défarmé et enfin tomber percé de bleffures mortelles. Ceci paraitra peu vraisemblable ; mais je n'avance rien dont il n'y  ait eu deux ou trois mille témoins." 

Déjà on connait ainsi approximativement le nombre d'entrées ce jour-là et donc la recette en maravédis  constants qu'il faut convertir en euros de l'époque. Mais ce que La Condamine ne dit pas c'est que son chirurgien avait invité un tendron de la noblesse locale, une certaine Manuela, avec laquelle il devait bien faire un peu... d'obftétrique car l'enquête montrera que les émeutiers étaient menés par un certain Léon, amoureux éconduit de Manuela**. 
Tout cela vous donne des palpitations, lectrices.

Le journal de La Condamine fut publié en 1751 et connu un grand succès. Aussi nous nous autorisons à nous demander si cette histoire ne va pas inspirer un siècle plus tard un certain Théophile Gautier qui écrira "Militona" roman sentimentalo-taurin qui vous passionnera bientôt. 

El Ubano 

* Source : Journal du Voyage fait par ordre du Roi à l'équateur servant d'introduction historique à la mesure des trois premiers degrés du méridien - Charles Marie de la Condamine - Imprimerie Royale de Paris 1751 - Consultable sur Google Books 

** Source : Mélanie des Monastiers pour Géo Histoire dernier numéro.

mercredi 29 janvier 2014

Despedida (ou pas)

Rodolfo Rodríguez "El Pana"

 Mexico DF

2011

J'aurais aimé le voir faire le paseo en marchant comme Jack Palance dans Bagdad Café, l'entendre brinder son toro aux curés défroqués, aux tangueras des bouges de Buenos Aire et aux femmes de marins pas trop résignées.
J'aurais aimé entendre mes voisins de gradins se vanter d'avoir été témoins de son inconduite, parler de la fois où il s’est fait arrastrer en s’agrippant à la queue du toro avant de finir par la lui couper d’autorité, ou bien de la fois où il a sauté dans le ruedo de la Monumental avec un son fameux panneau "Chirac, ya párale, cabrón, con tus bombitas" en protestation aux essais nucléaires français, ou encore de la fois où il a demandé à un concessionnaire de Tlaxcala d’essayer une camionnette qu’il a ramenée 1400 km plus tard en lui disant qu’elle ne lui plaisait pas (il était allée faire le paseo à Coahuila avec toute sa cuadrilla).
J'aurais aimé l'entendre parler de lui à la troisième personne, braver ses compañeros, fanfaronner tel un mousquetaire gascon et le voir, si vieux, s'agenouiller devant la porte du toril pour attendre que la bête sorte.
En fait, je dis ça mais je me serais bien contentée de le voir tout court. J'aurais aimé juste le croiser, lui, l’homme du trincherazo, le bohème insolite, si génial dans ses caprices qu’il n’est pas nécessaire d’aimer les toros pour s’attacher au bonhomme qui a inventé la figura « El Pana ».

Il y a 2 ans, au Mexique, j’ai fait la photo de cet homme, intriguée par le fait que tout le monde le regardait avec tendresse et admiration…

J’ai vu Rodolfo Rodríguez une fois dans ma vie (c'est un ami italien qui me l'a dit quand je lui ai montré la photo à mon retour). Si je l’avais reconnu, j’aurais sûrement trop tremblé pour faire cette photo. Ou alors elle aurait été bien floue. 

Zanzibar (pas trop physionomiste)

dimanche 26 janvier 2014

La solidarité selon Simón


On est au Mexique en mars 1937. Le toro s'appelle "Suerte Buena" et vient de la ganaderia de San Mateo. Le matador à terre, c'est Luis Castro "El Soldado". L'homme qui se joue la vie pour le protéger, c'est le chef des monosabios. Il s'appelle Simón Cardenas.
En fait, ce n'est pas la première fois que le courageux Simón couvre de son corps dérisoire le corps d'un torero à terre et le sauve de la corne du toro. Il a également secouru Alberto Balderas, Lorenzo Garza et Fernando de los Reyes. Sa manière à lui d'être solidaire sans doute...
A ma connaissance, Simón n'a pas demandé d'argent à ceux qui ont reproduit la photo qui illustre ce post, il n'a pas non plus fait de discours fumeux sur l'Art, la Culture, ou encore l'Immatérialité Patrimoniale de l'Humanité, n'a pas menacé de ne pas revenir pour les prochaines courses, ni ne s'est plaint de la dangerosité du toro dans un quelconque communiqué de presse (ni nulle part d'ailleurs). 
Simón s'est contenté de saluer humblement. Avant d'aller boire une Tres Mujeres avec ses potes.

Zanzibar

vendredi 24 janvier 2014

Unión de Bibliófilos Taurinos



Certains des socios de la Unión de Bibliófilos Taurinos ont dû se dire que Valentin Moreno marchait sur la tête quand il leur a proposé ce truc de dingue.

Envoyer le Cossío avec la première équipe du projet Mars-One ?
Reconstruire la Bibliothèque d'Alexandrie ?
Non, non, vous n'y êtes pas.
Il s'agit d'un truc bien plus fou que ça pour ces deux cents amoureux des caractères de plomb, friands de l'in-quarto, gourmands de papier vergé, férus des incunables, regretteurs de la linotype, amateurs de tirages limités, adorateurs de Gutenberg, pourfendeurs de l'ebook, passionnés de reliures, fervents du marque-page.

Le bibliothécaire du Palacio Real ne leur a rien moins que proposé de mettre en ligne l'histoire de leur noble et soixantenaire institution. Et il a créé la page wikipedia dédiée à l'histoire la Unión de Bibliófilos Taurinos ! (Pour avoir la preuve, y'a qu'à cliquer)

Chez nous, je veux dire à l'Union des Bibliophiles Taurins de France, on s'est mis à la communication par mail depuis peu de temps et on s'en trouve plutôt satisfait.
Alors, qui sait... peut-être qu'un jour nous aussi on l'aura notre page wikipédia !
D'ici là, vous pouvez toujours retrouver nos publications en cliquant là juste ici.

Zanzibar

jeudi 23 janvier 2014

Vœux à Pierrot

Pierre Albaladejo  vient de fêter ses quatre-vingts ans. Il est né un 14 décembre, comme Jane Birkin…

Craignez la disparition de Bala, tremblez ! Et priez que cela arrive le plus tard possible. Car ce jour-là on ne va pas y couper, c’est inévitable, la fatalité, c’est comme ça.

On va nous asséner avec force que Pierrot dit "Bala"  était un grand aficionado.
Aussi est-il beaucoup plus facile de dire que c’est archi-faux tant qu’il est vivant, après ce sera trop tard.

Une fois parti, le grand numéro dix qu’il fut sera unanimement salué. Nous regretterons aussi le fin commentateur et grand pédagogue de rugby qui nous instruisit tant d’années durant. Nous conserverons pieusement le souvenir du vieux sage consensuel et affable. Nous nous inclinerons en évoquant ce grand dacquois qui avait su conserver un pied dans le pignada, un dans le maïs et un autre dans l’Adour. Un grand buteur !

Mais quant aux toros (et pour chaque mortel il y a un "mais" au moins)… Pierre Albaladejo avait certes le micro facile et un bon accent espagnol dans le callejon. Point.
Le propos est  iconoclaste ? Déjà ?... Tant pis.

Ses années de commentaires à Canal+, quelques écrits,  son goût affiché  pour les stars et les medio-toros qui vont avec, son adhésion au factice, ses silences complaisants quant aux mauvaises pratiques, au bétail qui tombe et son dédain des gradins supérieurs soleil remuants vont peser quand il va falloir se présenter devant le Grand Mayoral qui sait tout.

Donc : bonnes années Pierrot et surtout surtout…la santé !

El Ubano