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vendredi 31 juillet 2015

Yawar Fiesta (La fête du sang)


La place du quartier de Pichk'achuri est plus grande que la Place d'Armes de Lima. Pour la corrida du 28 juillet, les indiens en bloquent les issues avec des barrières d'eucalyptus. Les notables suivent la course installés aux balcons des bâtisses environnantes ou dans les loges construites à cet effet par ces mêmes indiens, indigènes « démunis et attardés » qui, eux, sont tassés sur les toits, agrippés aux murs, ou encore, sur le ruedo ou ce qui se veut tel. 

Chaque 28 juillet, à Puquio, au Pérou, il y a course avec 10 ou 12 taureaux et, pour les toréer, des dizaines d’indiens hargneux et orgueilleux qui viennent revendiquer la suprématie de leur communauté. 

Il n'y a pas de burladeros. Ce qui en tient lieu, c'est un trou creusé au milieu de la place. Les hommes s'y jettent les uns sur les autres lorsqu'ils sont en trop grand danger. Le taureau les attend au bord et attrape ceux qui ne courent pas assez vite. Les indiens ne toréent pas : ils s'attaquent au taureau avec la hardiesse de ceux qui ont forcément trop bu. 

Chaque 28 juillet, à Puquio, au Pérou, il y a des morts et tout le monde, les notables, les métisses blancs, les métisses noirs, les femmes, les sorciers, les enfants, l’esprit divin des sommets des Andes et les curés, tout le monde dis-je, est ravi de ces jeux sanglants.

Mais cette année, le gouvernement a interdit l'organisation de corrida sans la présence d'un torero professionnel. C'est la fin d'une coutume, la fin d'une tuerie ritualisée, le début d'une régence. On applaudit hypocritement la décision et on accueille Ibarito II, un torero venu de Lima, ancien banderillero, ancien espagnol. Ceci dit, lbarito n'aime pas toréer dans les villages de la sierra : les taureaux qui y sont présentés ont déjà terrassés plusieurs hommes ; sinon, c'est qu'ils ont été dynamités. 

Chaque 28 juillet, à Puquio, au Pérou, il y a course avec 10 ou 12 taureaux, je l’ai déjà dit, mais cette année, c’est un peu différent : non seulement il y aura un torero professionnel mais en plus, parmi les taureaux de la fête, il y aura le Misitu.

Le Misitu vit dans la montagne. On dit qu'il n'a ni père ni mère, qu’il est né d'un lac. Lors d'un orage, les éclairs ont frappé l'eau qui s'est mise à bouillonner – il parait même que de petites iles ont disparu pendant la tourmente - et le Misitu a surgi d'un tourbillon de pluie, il a nagé jusqu'à la rive et, depuis, il règne en maître sur tout un territoire où ne cessent de bruire des légendes le concernant. Il se dit que le Misitu encorne son ombre, qu'il défie le soleil le jour et s'attaque à la lune, la nuit. C'est un demi-dieu. Il est infatigable, d'une sauvagerie et d'une force incommensurables. Quand il court, « on dirait une église ».

Cette année, au Pérou, tous les indiens de la région déboulent à Puquio pour voir combattre le Misitu. Ils ne savent pas que seul le torero de Lima a officiellement le droit de toréer. L’attente est à son comble, l’émotion intense, et l’enjeu serait considérable s’il n’était si ridicule.

Voilà. C’est cette histoire que raconte en 1941 José María Arguedas dans son Yawar Fiesta (La fête du sang), édité en français chez Métailié en 2001. Mais n’allez pas croire qu’il s’agit d’un roman taurin : le bref affrontement final ne couvre pas 10 pages. La tauromachie ou ce qui en tient lieu n’est ici qu’un prétexte. Yawar Fiesta est avant tout l’occasion de découvrir un pays par le prisme de ses luttes : celle de la tradition contre la modernité, celle des peuplades exploitées contre les conquérants arrogants, celle de la superstition contre la raison, celle de la gratuité contre celle du pognon.
C’est très étonnant. C'est vraiment bien.

Zanzibar

samedi 14 mars 2015

Quand vient la mer... au delta de Camargue

V comme Vie

Nous l'avions évoqué, puis nous l'avons lu. C'est le titre d'un livre plein de noms, de poèmes et de photos. A la fois scientifique et poétique.

Surtout accessible aux camarguais, ou tout au moins à ceux capables de se repérer au milieu des sansouires, roubines et lévadons du côté du Rousty  ou en bordure de l'étang du Tampan, vers Albaron ou Lafourcade. Promenades qui prêteraient à la rêverie mais  le lecteur n'est pas là pour se distraire.

"...Le niveau moyen de la mer ces dix dernières années est supérieur de plus de 10 cm au niveau zéro de référence... entre le 1er juin et le 9 août 2013, toujours selon Philippe Chauvelon, les mesures réalisées donnent un niveau marin moyen calculé de 16,2 cm au-dessus de ce niveau de référence au pertuis de La Fourcade, à l'est des Saintes Maries de la Mer..."

"...La Camargue n'est bien sûr pas isolée dans cette situation mais elle en constitue un bel exemple. Le niveau des mers remonte partout dans le monde en raison d'un changement global entrainant une montée des températures. Les spécialistes s'accordent à penser qu'elle est sans précédent dans l'histoire de la planète..."

Dans un texte accessible, Alain Dervieux lance un avertissement très argumenté et propose des solutions pour conserver des territoires, des cultures et des traditions, sans oublier les activités et les hommes qu'il faudra convaincre.

Le scientifique est soutenu par Tristan Cabral et Didier Leclerc qui joignent leur talent dans un ouvrage de 127 pages édité chez Sansouire et, pour 18 euros, vous serez initiés aux joies de "l'anthropocène". 

El Ubano

mercredi 17 décembre 2014

Publications

Aquarelle de E. E. Vidal couverture du Tome 1

On ne présente plus Emmanuel de Monredon qui se distingue cette année avec la publication de deux carnets consistants de 300 pages chacun réunis dans un coffret ; le tout publié par l'UBTF.
Là sont compilés les « récits de voyageurs francophones au XIXème siècle » évoquant « Les Taureaux de l' Amérique Espagnole ». L'éditorialiste de Toros a retenu les anecdotes et organisé son travail de manière originale. Cette mise en forme n'est ni chronologique ni géographique mais d'avantage attachée aux détails, aux contextes, aux références.
Nous aurons l'occasion de présenter dans ce blog quelques extraits susceptibles de mettre en appétit les amateurs du genre.


Pilets en famille

Quelques milliers de kilomètres moins loin... La Camargue en son delta est évoquée par Didier Leclerc, Tristan Cabral et Alain Dervieux qui s'unissent pour tirer fort sur la sonnette d'alarme dans un livre publié aux éditions Sansouïre « Quand vient la mer au delta de Camargue ». Trois compétences au service d'un enjeu majeur, l'ouvrage doit paraître le 19 décembre et une signature est envisagée le 20 à 15h à la salle St Jean et Pons Dedieu à Arles.
Nous tenions à saluer la générosité que suppose ce type de travail et, là aussi, nous nous attacherons à proposer quelques extraits.

El Ubano

samedi 8 mars 2014

Histoire de filles

Photo de Bill Gekas

Élisabeth Hardouin-Fugier, historienne des arts et des mentalités, ne nous aime pas.
C'est même dur de ne pas être aimé à ce point par une femme.
Élisabeth Hardouin-Fugier a produit deux ouvrages sur la tauromachie : “La corrida” dans la collection « Que Sais-Je » en 1995 qui n'est déjà pas tendre, et re-“frappera fort dans le cou” dix ans plus tard aux éditions « Connaissances et Savoirs » avec une “Histoire de la Corrida en Europe du XVIIIème au XXIème siècle”. Ouvrage savant, documenté et servi par une bibliographie imposante, qui s'organise en onze chapitres  gaillards. 

Hélas Élisabeth ne dépasse pas le constat “barbarie, violence, cruauté” et en passant nous accroche un peu plus sur nos réelles mauvaises pratiques. Elle ne se demande surtout pas pourquoi nous sommes cruels l'été et câlins l'hiver… elle s'en fout.
Elle ne se pose pas non plus la question du peuple andalou, peuple barbare, cruel et méchant, des plus jeunes aux plus vieux y compris les jolies cueilleuses de fraises bronzées qui le soir font du stop en rentrant du boulot sur la route de Huelva.
Elle ne se pose surtout pas la question de la ruralité, du campo des ganaderos : tous des détraqués.
Elle est comme ça Élisabeth. Elle a les réponses.

Bizarrement en 1995 aussi, une autre fille, gentille celle-là, publiait un ouvrage important : “Naissance de la Corrida” aux éditions Laga. On la connait sous le nom de Maria Araceli Guillaume-Alonso, elle est Maître de Conférences à l'U.F.R. d’Études ibériques et latino-américaines de l’Université Paris IV (Sorbonne). 
Démarche d'historienne, de nombreux articles et conférences sur l'Espagne et la Tauromachie.

Elle pose une question assez brulante du passage de “l'ancienne psychologie des peuples” dont le rapport à la mort autorisait la mort ritualisée à la psychologie moderne (des peuples) qui s'installe dans la civilisation occidentale et considère cette souffrance dénuée de sens. On la sent bien aficionada, mais sans tapage.

Voilà donc deux femmes, deux historiennes, deux livres et deux psychologies... au même instant.

El Ubano

dimanche 5 janvier 2014

La corrida à travers les âges (dub version)


A 4 ans : Le Dicotoro (Sebastian Garcia Schnetzer)
Les dessins avec des tas de couleurs permettent tout, même d’aborder de manière très simple des notions pourtant complexes (certes attaquées par leur angle consensuel mais la littérature subversive pour les moins de 5 ans, c’est assez rare je crois).

A 9 ans : L’assassin n’aime pas la corrida (Jacques Venuleth)
Un vrai polar, pas gnangnan, écrit par un aficionado qui doit aller aux arènes (et non pas un auteur qui s’est simplement documenté) : quasiment pas une bourde dans les descriptions des évènements à connotation taurine ! 
Édité chez Milan - Collection Zanzibar (j’dis ça, j’dis rien). 

A 13 ans : Le Fils du Torero (Maia Rodman)
Loin de cantonner la tauromachie à un simple décorum pittoresque, l'affaire se passe dans la tête d'un môme qui s'efforce en vain de sentir le gusanillo. Avec quelques morceaux de bravoure hilarants et un lexique des termes taurins plutôt bien fait.

A 17 ans : Corrida d'Amour (Florence Kiss)
Bon, là, les toros, c'est clairement pas l'argument central de l'intrigue mais, avec un peu de bol, les parents feront semblant d’être dupes…

A 21 ans : Le Chemin des Arènes (François Ducasse)
Incontournable. Pour sa préface. La plus belle du genre. Pour les photos de François Ducasse aussi, naturellement. Mais avant tout pour la préface de Patrick Espagnet. Magnifique !

A 25 ans : La Tauromachie (Claude Popelin)
Pour essayer de commencer à comprendre. Un peu.

A 30 ans : Grandes Faenas du XXème siècle (Pierre Arnouil & Ignacio de Cossio)
Parce qu'il est essentiel de pouvoir affirmer sans complexe et avec autorité que « c’était mieux avant ».

A 40 ans : Mano a Mano (Françoise Bourdin)
Il y a des moments dans la vie où il faut savoir avouer son manque de discernement et assumer ses achats compulsifs. A l'évidence, Madame Bourdin n'a jamais dû aller beaucoup aux courses et devrait se méfier des gens qui l'ont rencardée sur le sujet. Ce ne sont apparemment pas de vrais amis.

A 50 ans : Toros, Aficion et Gastronomie (Jacques Legris)
On est à l’âge (encore jeune, je suppose) où il convient de joindre l’agréable à l’agréable. Certains ne manqueront pas de lire attentivement (quoiqu'un peu tardivement) le chapitre brindé aux "femmes d'aficionados compréhensives ou simplement résignées" sous-titré "comment faire d'un voyage sur la planète des toros un chef-d’œuvre d'harmonie conjugale".

A 60 ans : Mas Cornadas Da el Hambre (Luis Spota)
A force de fréquenter les arènes, on finit enfin par maitriser suffisamment l’espagnol (j'espère) pour lire dans la langue de Javier Bardem.

A 70 ans : Genèse de la Corrida Moderne (Jean-Pierre Darracq)
Forcément, on l’aura déjà lu et relu mais… il faut bien boucler la boucle.

Zanzibar

dimanche 8 décembre 2013

Spécial Noël


Bonnes nouvelles pour les exilés de la corne !

Plus besoin d'habiter à Nîmes pour se voir offrir (ou s'offrir à soi-même - gardons le sens pratique) une ou deux  jolies choses de chez "Et... lola créa".
Ca faisait un moment que c'était dans les tuyaux et le site est aujourd'hui en construction. On devrait très bientôt pouvoir passer commande en ligne en cliquant là juste ici.

Pour les aficionados dotés d'une progéniture de moins de 10 ans, les chaussettes-chaussons "Corrida" de Berthe aux Grands Pieds sont toujours disponibles en ligne (entre 12 et 15 ans, n'essayez même pas, ce genre de cadeau sera inévitablement considéré comme tout pourri - vous pourrez toutefois tenter les jambières "Corrida" pour les plus aficionadas de vos ados).


El Ubano, notre Huggy-les-bons-tuyaux-à-nous, n'est pas en reste : il a découvert l'an passé le cassouhuète de Soustons qui peut avantageusement remplacer une dinde aux marrons ou un chapon aux pêches. Pour les gastronomes-aventuriers.

Et puis évidemment, tous les sites et blogs dédiés aux toros ou à la photo animés par des garçons (et donc sérieux) vous le confirmeront, il y a le dernier livre de Joséphine Douet, Silencios, qui vient tout juste de pointer le bout de son nez et mérite d'alourdir la hotte juste pour le plaisir de rendre plus légères vos longues soirées d'hiver. Silencios est disponible en ligne sur silencios.net (suffit de cliquer là juste ici).

Côté bouquins, l'UBTF vient à point nommé de rééditer le  "La corrida à travers les âges" de Maurice Ferrus dont l'intérêt est inversement proportionnel à la taille (32 pages en  20 x 13). Le bon de commande peut se réclamer par mail à ubtfdiffusion@orange.fr

Si, et ce sont des choses qui arrivent, l'être aimé est une dame et que celle-ci n'aime pas particulièrement les toros, vous pourrez toujours faire plaisir en vous rabattant sur Pampelune de Guerlain. C'est forcément un peu cher mais moins que Shalimar, tout en étant presque aussi chic, et beaucoup plus taurin.

Zanzibar

vendredi 15 novembre 2013

Espagne, La passion de l'identité

Les Éditions Nevicata ont sorti le mois dernier une nouvelle collection baptisée "L'âme des peuples". 

Aux antipodes des guides touristiques où il est surtout question d'artisanat, de boire et de manger (comme si les voyageurs n'étaient bons qu'à ramener des souvenirs, et risquaient de se laisser dépérir), ce sont de petits livres mêlant témoignages, récits, entretiens, et anecdotes qui ont pour ambition de vous donner des clefs d'entrée un peu plus originales pour voyager en Europe.

Parmi les quatre premiers titres disponibles : Pologne, Grèce, Allemagne et Espagne, c'est évidemment le dernier qui a attiré mon attention.
Ca commence bien : "Le jour se lève sur la Plaza del Sol, à Madrid. La ville met autant de langueur à se réveiller qu'elle a déployé de bravoure à ne pas s'endormir".
La suite est construite un peu à la vas-y-comme-j-te-pousse, toujours par le prisme de la quête identitaire, passant de Don Quichotte au régionalisme en passant par Théophile Gautier et la guerre civile. Les pages dédiées à la géopolitique et à l'étude génétique de la population espagnole m'ont paru prendre trop de place, ou plutôt, ne pas être à leur place.

Forcément, en 98 pages, on survole tout mais on n'apprend pas grand chose dans le fond. Toutefois, ça donne envie de relire Le voyage en Espagne et de se faire un week-end au plumard avec l'intégrale de Amenabar. On découvre qu'il existe 2 langues des signes officielles en Espagne : la langue des signes catalane et la langue des signes castillane. Et on note qu'il faut absolument aller à l'église de La Paloma lors de la prochaine virée à Madrid.
C'est peu, mais c'est déjà ça. 
Et pourtant, ce livre est assez détestable pour l'aficionado.
Parceque, les toros, ne les cherchez pas ailleurs que sur la couverture. Ils sont là pour appâter le chaland mais voilà le sort (exhaustif) que leur réserve l'auteur, Luis Lema : 
- "Derrière le kitsch des images pieuses et des taureaux en velours, ils [les espagnols] peuvent faire preuve d'un cynisme éclatant."
- "Les grandes églises dessinées par les adeptes du néo-mudéjar se comptent par conséquent sur les doigts d'une main. Ce qui n'empêchera pas les Espagnols d'instiller un air arabe dans tous les bâtiments qui abritent leurs penchants les moins convenables : arènes, salles de jeu, cafés, fumoirs..."
- "Pendant longtemps, les Espagnols n'ont pas eu d'eux-mêmes cette image orientale, musulmane, andalouse, de fêtards joyeux, amateurs de corridas et de flamenco. cela ne leur plaisait pas. Auparavant, c'était plutôt l'identité à l'aragonaise qui dominait : l'Espagnol fort, sérieux, austère, profondément catholique... Mais le mythe a fait son chemin : les taureaux, Grenade, le flamenco."

Ben voyons !

La première phrase de présentation de cette nouvelle collection est "Comprendre l'autre, c'est apprendre à le connaître".

Y'a tromperie sur la marchandise.

Zanzibar