samedi 18 avril 2015

La Unión Mexicana de Picadores y Banderilleros - A l'origine (Part4)


Précédemment dans « La Unión Mexicana de Picadores y Banderilleros - A l'origine » 
Román "El Chato" Guzmán et Saturnino Bolio "Barana", respectivement banderillero et picador de renom, ne supportent plus les humiliations et les mauvais traitements que les matadors et novilleros réservent à leurs subalternes. A partir de 1927, ils n’ont qu’une idée en tête : fonder un syndicat qui défendrait les intérêts de leur corporation. Ils savent que la tâche sera longue et rude mais ils ne manquent ni de courage ni de volonté.

Pendant plusieurs années, les discussions avec le collectif des subalternes adhérents au projet n’ont pas cessé. Pour  Guzmán et Bolio, un jour sans toréer est un jour consacré aux pourparlers, à la négociation et à la planification de la création de l’Union. Les jours où ils toréent, les anecdotes tragiques s’accumulent…

Leur compañero Eugenio Cuevas est gravement blessé à Veracruz : cornada grave et fracture de la jambe gauche. Une fois de plus, le blessé est « abandonné » par son patron et les infortunés subalternes connaissent à nouveau le calvaire d’un long trajet jusqu’à Mexico avant de se réfugier chez le bon Docteur Ortega qui, comme à son habitude, a gracieusement soigné le malheureux Cuevas.

Peu après et dans un registre différent (mais pas moins insultant pour leur condition), ils passèrent également un mauvais moment à Mérida. En arrivant là-bas pour y toréer, El Chato et Barana ont aperçu tout un tas de gens munis de caméras et d’appareils photo. Les prenant pour des touristes, ils ne s’en sont pas plus inquiétés que ça jusqu’au lendemain matin où l’apoderado de David Licéada, le matador au service duquel ils travaillaient la veille, vint les voir et exigea d’eux qu’ils se vêtissent de torero. L’équipe de tournage (il ne s’agissait pas de touristes) devait filmer une scène taurine et ils devaient se rendre habillés de lumières à la plaza.
El Chato : Pourquoi nous habiller et aller à la plaza puisque notre engagement s’est terminé avec la course d’hier ?
Camacho (l’apoderado de Liceaga) : Parce que ce sont les ordres du matador !
El Chato : Dites-nous d’abord combien on va être payés pour s’habiller de torero…
Camacho (s’adressant uniquement à Barana) : Puisque Le Chato refuse de s’habiller, fais-le toi et viens à la plaza !
Barana n’a pas cédé et a confirmé que s’ils n’étaient pas payés, ils n’iraient pas à la plaza. Effectivement, aucun des deux n’apparait dans le film en question.
L’anecdote est moins dramatique que les précédentes mais la posture du matador vis-à-vis de ses subalternes est tout aussi offensante. La coupe était pleine et le projet d’association suffisamment ressassé pour être prêt à aboutir.

Dans la lettre que Román Guzmán adresse à l’ex-impresario Gaona à l’occasion de l’anniversaire de la Unión, se trouve un paragraphe dans lequel il affirme que c’est le 2 novembre 1932 à Morelia que la lutte a finalement vraiment commencé. C’est ce 2 novembre 1932, "jour des morts", que les subalternes ont symboliquement « tué » l’esclavage dont ils souffraient. Cette courte histoire mérite d’être racontée…

(A suivre...)

Zanzibar

mardi 14 avril 2015

Tuer n'est pas jouer


« Tant qu’il est encore possible d’entrer a matar, on ne doit pas tenter le descabello qui est le recours destiné à achever un taureau qui agonise debout, position dans laquelle l’intervention du puntillero n’est pas autorisée.

Dans l’acte de descabellar, le matador fait fonction de puntillero et rien de plus. Cette action, par conséquent, n’ajoute ni n’enlève rien à ce qu’il a fait auparavant. 

Qu’il soit réussi ou manqué, on ne doit siffler le descabello que lorsqu’il représente un truc pour ne pas entrer a matar quand on devrait le faire. 

Est-ce que le public se rend compte de la renonciation d’un matador qui, après avoir simplement donné une piqûre pour pouvoir dire qu’il est entré a matar, prend l’épée pour descabellar alors que le taureau est entier ? Il me semble que ce n’est pas à la bête qu’il va donner un coup de grâce mais à l’art et à la science tauromachique. 

Ce n’est pas une action de tauromachie, c’est une pratique d’abattoir. En agissant ainsi, le matador révèle des instincts de garçon d’abattoir. » 


Grégorio Corrochano – ¿ Que es torear ? (Madrid, 1966)

vendredi 10 avril 2015

Les yeux des autres

Parfois, les hasards du guichet t’imposent son voisinage. Au sorteo de la taquilla, tu es tombé sur le "Tendido 6 - Fila 17 - N°42". Le billet n'est pas plus bavard que ça et ne te garantit rien d’autre qu’une place au soleil.

Quand elle arrive précipitamment et s'assoit, tendido 6, fila 17, place 43, tu flaires quelque chose de louche : rictus tendus ou trop grands sourires, conversations sibyllines ou sms en rafale, retenue anxieuse ou applaudissements démonstratifs au moment du paseo, les yeux partout et souvent sur toi, pour vérifier si toi aussi tu applaudis, ou pas. Il y a un je-ne-sais-quoi d'excessif dans ses gestes ou ses non-gestes qui fait que tu sais, avec certitude, qu'aujourd'hui cette dame n'est pas ici pour les mêmes raisons que toi.
Sonnent les premières clarines… Elle est très concentrée. Elle ne regarde pas vraiment le toro, elle ne regarde pas vraiment sa lidia, d’ailleurs, on ne peut pas dire qu’elle regarde vraiment la course. Elle regarde son bébé se jouer la vie. C'est la maman du torero.
A côté de cette femme qui tente d'écarter la menace de la corne meurtrière d'un coup d'éventail compulsif et qui n'a que ses applaudissements aussi dérisoires que frénétiques pour supplier son enfant de briller sans mourir, tu te sens gêné. Alors, par pudeur, par respect, par crainte d'une réaction irrationnelle, et aussi parce que tu n’as pas la possibilité de changer de place, tu acceptes, le temps d'une course, de te frotter à cet amour incurable, tu fais une grosse boule avec tous les flocons de fierté véhémente et de terreur viscérale que ta voisine éparpille autour d'elle. Et tu avales cette grosse boule dans le secret espoir de ne jamais revivre une si indigeste expérience. 

Javier

A Madrid ce jour-là, mon voisin était déjà vissé au gradin quand je me suis installée. Au paseo il a sorti sans complexe ni ostentation ses amulettes et ses grigris. Ensuite, il a figé son regard impatient sur le toril et s'est signé presque calmement avant de dire une prière à mi-voix. 
Les  six Palha sont sortis avec du genio, robustes, et très compliqués. Le jeune homme à mes côtés est terriblement concentré, il réagit avec assurance et discrétion mais parait bien trop impliqué dans la course pour être un spectateur comme les autres. Comme s’il était saturé d’afición, de tension douloureuse, et voyait quelque chose de plus que nous autres… Le fils du ganadero ? 
Il regarde intensément l'homme et le toro, ne méprisant ni l'un ni l'autre, ni ne glorifiant l'un ou l'autre dans ses réactions. Il remet le combat au centre. C’est étrange, on dirait qu’il regarde avec le ventre... et qu’il respire avec les yeux. D’ailleurs, par moment, comme pour reprendre une goulée d'air, il se tourne vers sa voisine de gauche, une belle brune aux yeux sévères, aux talons très hauts et au sourire bien rouge. 
Tout d’un coup, l’alimaña sortie en 4 avertit très dangereusement le torero. Plus personne n’ose respirer. Mon voisin lui se cache les yeux et se recroqueville pour ne pas voir l’homme se replacer, exactement au même endroit, et recommencer le même geste, en l’améliorant. Ça passe. Mon voisin, cet aficionado pas comme les autres, explose en une douleur triomphante, ou plutôt en un triomphe douloureux, enfin, un truc dans ce genre-là...

A la fin de la course, Javier Robleño a pris la fille aux prunelles noires par la main, il m'a saluée en s’excusant, je crois, de m’avoir embarquée dans sa tourmente, il a regardé vers le toril et puis il a souri dans le vide. Après quoi, il est allé retrouver son frère. 

Zanzibar 

mardi 7 avril 2015

La Unión Mexicana de Picadores y Banderilleros - A l'origine (Part3)

Précédemment dans « La Unión Mexicana de Picadores y Banderilleros - A l'origine »
Lassés d’être lésés et déconsidérés par les matadors de toros ou de novillos, Román "El Chato" Guzmán et Saturnino Bolio "Barana" décident de former un syndicat dédié aux subalternes. Pendant qu’ils s’échinent à peaufiner leur projet, qu’ils  tentent de convaincre les principaux concernés et qu’ils s’installent Gante 21 Despacho 7, les offenses et brimades des maestros à leur égard ne cessent de s’aggraver.

Un jour, alors que El Chato toréait à Ciudad Juarez, un de ses collègues banderillero reçut une grave cornada. Comme il n’y avait pas ni médecin ni infirmerie dans les arènes, le blessé fut transporté directement à l’hôpital. Quand il va lui rendre visite le lendemain, son compañero demande à Guzmán d’aller réclamer à son matador les émoluments qui lui sont dus. Celui-ci file à l’hôtel chercher le matador en question mais il arrive trop tard. Le « maestro » était parti sans se préoccuper ni de la santé de son banderillero, ni de lui régler son salaire et ses frais. Pour faire face à cette situation, le Chato sollicitera la permission de sortir une couverture à la fin de la corrida suivante afin de faire appel à la générosité des spectateurs présents. Ainsi a-t-il pu dédommager un peu le blessé et faciliter le paiement de son voyage retour à Mexico.

Une autre triste expérience a pour théâtre Papantla, une ville qu’on ne peut rallier qu’à cheval, en traversant la sierra. Il n’y a pas encore de route à l’époque. Cette fois encore, "El Chato" Guzmán est accompagné de Edmundo Zepeda. Au soir de la deuxième et dernière course qu’ils devaient toréer là-bas, Guzmán et Zepeda ont pris en charge un de leurs compañeros blessé et négligemment « oublié » sur place par son matador. Comme ils n’avaient pas suffisamment d’argent pour rester un jour de plus, ils ont loué un cheval et ont ainsi entrepris le voyage pour rentrer à Mexico. La plaisanterie a duré 3 jours, avec pour seules ressources une bouteille d’eau oxygénée et une d’iode, de la gaze, du coton, un couteau et un crayon dont ils se sont servi pour enfoncer la gaze dans la blessure pour canaliser l’hémorragie. En arrivant à Mexico, ils se sont rendus chez le Docteur Francisco Ortega lequel s’est fait fort de soigner le blessé sans demander un centavo en échange. Ce bon docteur était connu pour être un bienfaiteur des toreros.  ¡Dios lo tenga en la gloria!

C’est comme ça qu’à l’époque les matadors traitaient leurs subalternes. Et plus il était victime de ces situations douloureuses et humiliantes, plus l’idée qui obsédait « El Chato" Guzmán grandissait : il fallait absolument créer un syndicat. Quand ce n’était pas lui la victime, "El Chato" se trouvait régulièrement contraint de demander l’aumône pour aider ou soigner un compañero d’infortune… D’un côté il fallait se soucier d’apporter un soutien économique et moral aux subalternes qui en avaient besoin, et de l’autre côté il fallait travailler sans relâche à la constitution de cette association, sachant que c’était une tâche particulièrement difficile comme l’avaient montré les précédentes tentatives de regroupement menés par d’autres toreros maltraités et qui se sont toujours conclues par des échecs. Mais Román "El Chato" Guzmán gardait foi en son projet et ne cessait de croire qu’il se réaliserait un jour…

(A suivre...)

Zanzibar

mercredi 1 avril 2015

En montant l’escalier

Il est 20h20. Ils se précipitent pour faire bloc autour de lui. Roberto, Victor, Miguel, Pedro, Jesus, Diego, Curro, Alberto et l’excellent Javier engloutissent Ivan comme pour le protéger de la douleur du public. Ça va très vite. Déjà, ils ont disparu. Et nous on reste là, amers et très décontenancés. Certains sifflent, d’autres restent les bras ballants. Un monsieur derrière moi fredonne quelques notes, une espèce de blues espagnol, presque du flamenco. Moi qui ne sais ni chanter, ni siffler, j'applaudis avec le plus de tristesse possible. Un tel crève-cœur explique aussi les coussins : on n’a pas tous la même manière de pleurer. Il est 20h20 et c’est la fin d’une belle histoire mal racontée.

Le torero (n’importe quel torero, y compris les baronnets, y compris les mauvais) n’est pas un homme ordinaire. Et le torero qui fait un geste n’est pas un torero ordinaire. Et ça n'est pas chose ordinaire que de se mettre seul devant 6 toros différents et possiblement très difficiles, à Las Ventas, aux premiers jours de la temporada. Avec ce « geste » Fandiño a convoqué l’aficion du monde entier et, samedi soir, une obscure ferveur envahissait les rues de Madrid. On ne pouvait s’empêcher de regarder les passants droit dans les yeux en se demandant si eux aussi étaient là pour « ça ». Souvent, c’était le cas… Dans ce contexte, l’intermède des niquedouilles vertes au moment du paseo n’en a paru que plus imbécile.

Il est 17h59. Fandiño n'est pas ignorant de l'histoire et il veut en écrire une nouvelle page ce soir. Il l’a annoncé et on a adoré le croire. Il y a beau temps qu’on a cessé d’ergoter sur le bien-fondé du « seul contre 6 ». Quoi qu’il se passe, on veut en être. Bien sûr, on ne manque pas de savoir et de faire savoir bien fort qu’il y a de fortes chances qu’on aille au-devant d’une grande désillusion ; moins pour conjurer le sort d’ailleurs que pour essayer d’apporter un peu de rationalité à nos extravagances respectives (les kilomètres parcourus par les uns, les bérets d'Euskadi achetés en hommage par les autres, et même les gradas payées par les occupants habituels du callejon !).

Il est 20h20. Les 6 toros ont passé mais la question subsiste : pourquoi Fandiño n’a-t-il pas livré bataille quand il y avait matière à combattre ?

Il est 17h59. Le soleil charrie les premières odeurs de printemps et tous les gens présents ont tourné le dos à la vie quotidienne. Les hommes portent beau, les dames sentent très bon. Il y a de la jeunesse dans l'air et dans les gradins. Fandiño s’avance seul sur le ruedo. Sur ses épaules, tout le poids d'une légende à écrire. Celui-ci est venu revendiquer passionnément son aficion sous nos yeux et nous le lui avons bien rendu. C’est très intimidant.

Il est 20h20. Je me demande bien quels mots je vais pouvoir mettre sur cette course, mais je sais déjà que je vais les dédier à celle qui a souvent eu l’occasion de me dire : "N'oublie jamais ma chérie que le meilleur moment, c'est en montant l'escalier".

Il est 20h21 et après. De belles rencontres en retrouvailles, on passe une merveilleuse soirée...

Fandiño est torero. Un peu plus torero que beaucoup d’autres. Et malgré ses évidentes limites, il convient de se rappeler sa vaillance et de lui accorder un goût certain pour l'aventure et la conquête. Il serait étonnant qu’il se contente de cette défaite. Ceux qui seront à la miurada sévillane pourraient avoir une belle surprise...

Zanzibar (& Bertrand Caritey aux images)

NB : corrida vue avec mes vrais yeux et pas avec ceux du cameraman de Canal + Toros